Société d’art et d’Histoire du Mentonnais

Les temps où jouer ne coûtait rien

mardi 5 mars 2013 par Richard LAFFITTE

En ces temps-là, Noël n’était pas comme aujourd’hui la fête des jouets avec l’amoncellement des cadeaux chèrement payés, devant un arbre superbement décoré. Nous traversions alors une des périodes sombres de notre existence, celle de l’après-guerre quand le père Noël avait peu de moyens

Sous le pin ratiboisé dans le bosquet avoisinant et égayé par des morceaux de papier couleur, au matin du jour saint, les « souliers du dimanche » (comme on disait) étaient submergés par les traditionnelles oranges douces et la tablette de chocolat dont on était privé toute l’année. Nous étions des enfants sans jouets mais pas sans jouer ! Nos activités ludiques avaient toutes un dénominateur commun : elles ne coûtaient rien, et pour cause !

Les garçons possédaient un registre de passe-temps beaucoup plus fourni que les filles. Les poupées et poupons n’étaient pas abordables pour la plupart d’entre elles. La marelle à portée de toutes et pour tous les âges vivait ses plus beaux jours. Un bout de craie (dérobé le plus souvent au tableau de la classe) traçait sur le sol une mosaïque de carrés plus ou moins rectangulaires surmontés d’un arc de cercle conséquent. A cloche-pied, elles faisaient avancer, case après case, une pierre bien plate avec la pointe de la chaussure en contact permanent avec le sol. Quant à la corde à sauter, elle n’était pas en reste, elle ne quittait pas le cartable. A ces jeux de plein air se substituaient, les jours de mauvais temps, les scènes familiales que les gamines et même les adolescentes figuraient avec des boutons, les plus gros représentant les parents, les plus petits, les enfants.

Les garçons comme il a été dit s’avéraient bien plus éclectiques. Procédons par ordre. Dans un premier temps nous énumèrerons (parmi les plus prisés) quelques uns des jeux individuels dont nous étions friands. Qui dans cette étape de la vie n’a pas joué avec le « pilou », cette sorte de volant grossièrement confectionné avec la pièce de dix centimes bien oubliée et dont le trou recevait la pointe d’un bout de journal plié en éventail qui se remplaça bientôt par du papier dit hygiénique que l’on nomme moins pudiquement « papier-cul » ! On jouait avec la barque miniature taillée dans l’écorce d’arbre et les courses de bateaux nous tenaient en haleine sur un bout de lit du Caréi ou du Fossan. Les carrioles à roulement à billes, fabriquées de nos mains, donnaient lieu à des confrontations homériques au hasard des routes pentues que les véhicules à moteur n’avaient pas encore saturées. Le lance-pierre, cette arme archaïque destinée à la chasse aux oiseaux (quelques fois aux carreaux !) faisait fureur, au grand dam des parents… et des voisins ! Le jeu dit du « tour de France » avait aussi ses adeptes. Que de « Grandes Boucles » dessinées à la craie dans les ruelles de la vieille ville sur des parcours pittoresques qui exigeaient une certaine dextérité pour faire avancer à coups d’index les couvercles des boites à cirage qui supposaient les champions de l’époque.

Les divertissements collectifs, moins nombreux, avaient leur charme. Ils se déroulaient uniquement à l’école ou au patronage. Le jeu du « béret » consistait, sans que l’adversaire ait réussi à nous toucher, à ramener dans notre camp ce couvre-chef placé à égale distance de chaque équipe. Celui dit du « foulard » s’apparentait au précédent : détacher, en protégeant le sien, le cache-col accroché dans le dos du rival pour le faire sortir de la partie. Et pour la fin, un divertissement qui comportait pas mal de risques, réservé aux plus courageux et aux plus corpulents. Le jeu de la « chenille »1 se déroulait sur des commandements hurlés en mentonnais comme si Menton en détenait le brevet. Un participant, en principe le plus maigrichon, adossé à un mur, bloquait sur son ventre le crâne d’un équipier qui entourait ses jambes et le reste de l’équipe s’imbriquait jusqu’au dernier, la tête du suivant entre les cuisses de celui qui le précède. Les voltigeurs, avec beaucoup d’élan afin d’accumuler de la vitesse, se jetaient jambes écartés les plus loin possible sur les échines des porteurs qui devaient plier sans rompre avant dix secondes écoulées. Quant à ces cavaliers, tant bien que mal positionnés sur leur dos, il leur était imposé dans le même laps de temps de ne pas vider les étriers sous peine d’être à leur tour voués au supplice.
Il n’en reste pas moins que de toute cette panoplie de distractions à notre disposition, celle qui faisait l’unanimité était sans conteste le jeu de billes. En toute saison, en tout lieu, à toute heure, à tout âge et tout sexe (bien des filles y prenaient leur pied !), on les faisait rouler l’une contre l’autre en se conformant à des règlements stricts et divers selon que les parties se disputaient avec un trou creusé dans la terre, un triangle dessiné sur le macadam ou encore à la simple touche.

« Autres temps, autres mœurs » a dit le penseur. Pas toujours vrai si l’on considère que depuis que le monde est monde, l’enfance c’est avant tout une récréation dont la cloche, en sonnant sa fin, annonce le début de l’âge adulte autrement plus sérieux. Nous n’avons pas dérogé à la règle. Jouer fut notre obsession et nous l’avons assouvie. Avec rien, nous avons réussi notre enfance. Et quels souvenirs nous en avons gardé !


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