Société d’art et d’Histoire du Mentonnais

L’oncle Tchouna

dimanche 22 mai 2005 par bergio

Le Docteur Emmanuel Otto rédige actuellement un ouvrage de souvenir familiaux. Solicité par la SAHM, il a bien voulu nous confier quelques un de ces récits pour le lecteur du Païs Mentounasc. Nous le remercions. Voici le 1er d’entre eux dédié à son oncle Tchouna

Comme la plupart des villes maritimes de la Côte d’Azur, Menton avait son Yacht Club. Ses membres, propriétaires ou non d’un voilier, organisaient des régates.

En été, le « Bol d’or », qui était une course régionale, se déroulait dans la baie du midi. Au début du printemps, le Yacht Club organisait également une régate de plus grande envergure qui réunissait des bateaux de plusieurs nationalités.

En général, ces régates duraient une semaine et les festivités se terminaient par une soirée de gala au Casino de Menton, au cours de laquelle on distribuait les prix. Bien évidemment, pour des évènements sportifs si prestigieux, l’élégance était de rigueur.

Les membres du Club et les propriétaires de bateau étaient vêtus d’une tenue qui rappelait celle des officiers de marine : pantalons blancs, veste bleu foncé avec, sur la pochette gauche, l’insigne du Club bordée en fils dorés. Ils se distinguaient également par une casquette blanche à galons dorés et - accessoire indispensable - une jumelle de marine suspendue autour du cou par une lanière en cuir.

Les régates se déroulant entre le Cap Martin et le port, l’esplanade située sur la face maritime du Casino constituait un point d’observation idéal. Comme à cette époque la route du bord de mer ne coupait pas cet espace, la foule s’y amassait, dès avant le départ des courses. Les membres du jury, séparés de la foule, donnaient le signal de départ grâce à un minuscule canon chargé d’une cartouche sans plomb.

Parmi les fidèles participants, il y avait une richissime anglaise : Madame Heriot, propriétaire de l’une des plus somptueuses villa du Cap Martin où elle ne séjournait que quelques semaines par an.1 Elle disposait, pour se déplacer, d’un magnifique voilier d’une quarantaine de mètres, qui naviguait sous la responsabilité d’un commandant de bord ayant sous ses ordres un équipage d’une douzaine de marins. Elle possédait également une flottille de petits voiliers destinés à la régate « sport », qu’elle aimait par-dessus tout.

A Menton, les régates duraient environ cinq a six jours. Sans aucun doute, la soirée de gala qui clôturait les épreuves sportives était très attendue. Elle avait lieu au Casino, avec distribution de prix, repas somptueux et bal qui se terminait très tard dans la nuit.

Virginie Hériot et son équipage victorieux aux Jeux Olympiques de 1928

En 1934, mon oncle Honoré Lorenzi était le Président du Yacht Club de Menton, et, à ce titre, il présidait la table d’honneur où avaient pris place la prestigieuse Madame Heriot, le Maire de Menton ainsi que diverses personnalités locales. Après le repas, le Président ouvrit le bal avec l’hôte de marque : l’incontournable Madame Heriot. Puis, après avoir raccompagné sa partenaire, il regagna sa place, manifestant, euphorique, sa satisfaction face à cette soirée qui s’annonçait si bien. C’est alors que son regard se croisa avec celui d’une très jolie femme, assise de l’autre côté de la piste de bal. Il crut voir un sourire sur les lèvres de cette jeune personne. Un sourire ou une hallucination ? Qu’importe, l’occasion était trop belle...

Il fit un signe discret au maître d’hôtel, lequel transmit au chef d’orchestre le désir - qui était un ordre - de Monsieur le Président : une valse. L’orchestre joua, alors une valse langoureuse et enivrante, probablement une valse viennoise. Mon oncle excellait dans cette danse. Il se leva, se dirigea vers la charmante jeune femme et lui demanda de lui accorder cette valse. Ils valsèrent merveilleusement. Elle était anglaise et ne parlait pas plus le français que mon oncle ne comprenait l’anglais, mais qu’importe, le sourire n’est-il pas un langage universel ? Toute la salle avait les yeux fixés sur ce couple peu ordinaire : un danseur d’un certain âge et une jeune femme qui ne cessait de sourire. Il y eut même quelques applaudissements.

Mais voilà que, brutalement, mon oncle perdit l’équilibre. La jeune femme essaya de le retenir, mais en vain : celui-ci tomba de tout son long sur la piste de danse, à la stupeur générale. Après quelques secondes de panique, le maître d’hôtel et deux serveurs se précipitèrent pour transporter mon oncle dans une petite salle adjacente. Le Directeur du Casino, quant à lui, fit immédiatement appel à un médecin.

L’atmosphère, dans la salle, était pour le moins pétrifiée. Cependant, quelques minutes plus tard, le Directeur se présenta pour annoncer :

  • « Monsieur le Président Lorenzi a eu un léger malaise. J’ai, par précaution, appelé un médecin. Monsieur le Président désire que la fête continue. » Bon gré mal gré, la soirée se poursuivit sans enthousiasme et se termina bien avant minuit.

A l’époque, j’étais étudiant à la faculté de Marseille. En rentrant dans ma chambre, je trouvai un avis de télégramme, lequel me fut remis au bureau des Postes le plus proche. Le télégramme m’annonçait la mort de mon oncle Lorenzi ; je regagnai Menton au plus vite. J’y appris alors que mon oncle était mort... dans les bras d’une jeune et jolie femme !

Les obsèques eurent lieu à l’église Saint-Michel, devant une foule considérable. Mais bientôt, de bouche à oreille, une rumeur commençait à se répandre, suscitant plus d’un clin d’oeil : il y avait, entre les gerbes et les couronnes, un magnifique bouquet de roses qui ne portait pas l’adresse de son expéditeur.

Emmanuel OTTO


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