Société d’art et d’Histoire du Mentonnais
C’est dans le Païs Mentounasc de l’automne...

Ma Maison du Borrigo, un texte de Raymond Eyraud

samedi 24 novembre 2018 par Richard OSICKI

Ma maison du Borrigo où j’ai vécu pendant vingt ans…Il faut bien que je la décrive, dans ce qu’elle était vraiment….
C’est une vieille maison sans style particulier. Elle se situe toujours au « 40 avenue des Acacias », au début d’une impasse qui se prolonge vers d’autres masures du même style, c’est-à-dire aucun…
Des scènes vieilles de plus de soixante ans ressuscitent…

MA MAISON DU BORRIGO

Dans une Nouvelle de Naghib Mahfouz, écrivain égyptien, prix Nobel de Littérature en 1988, un vieil homme après une absence de plusieurs années, retourne dans le quartier de son enfance au Caire :
« Il regarda autour de lui, frappé de stupeur, avec la sensation que le jour du jugement dernier était arrivé. L’aspect des lieux avait changé du tout au tout. Quand est-ce que ces édifices gigantesques avaient pris la place des anciennes maisons branlantes ?(1)
Moi, c’est ma petite maison du Borrigo, où j’ai passé mon enfance et mon adolescence qui revient toujours dans ma tête, qui, au crépuscule de ma vie, apparaît dans les instants difficiles, s’atténue dans le cours immuable des heures et revient me hanter régulièrement. Dans ces crises nostalgiques, genre de « saudade », mon cœur s’emballe. Depuis que je me suis éloigné de ces terres qui me collent aux semelles et dont je n’ai jamais réussi à me libérer, malgré les bouillonnements des activités de l’existences, travail, création, distractions, fréquentations, voyages, gestations, le souvenir de ma maison du Borrigo s’incruste, devient une idée fixe, me fait revenir des dizaines d’années en arrière. J’ai peur qu’elle subisse aussi le sort réservé aux maisons branlantes. Là, désemparé, il faut que je retrouve impérativement, en voiture ou en train, la ville de mon enfance et de mon adolescence et que j’aille revoir si elle existe toujours.
Alors, je pars, sachant très bien que ce retour préfigure un autre retour et que ce laps de temps passé à revoir mon quartier et ma maison me détruira ensuite les jours d’après.
Ma maison du Borrigo où j’ai vécu pendant vingt ans…Il faut bien que je la décrive, dans ce qu’elle était vraiment, car mon attachement à ce lieu pourrait faire croire à une demeure magique, merveilleuse, comme on en retrouve dans les séquences descriptives des grands romans littéraires, Le Grand Meaulnes, ou le Combray de Du coté de chez Swann. « Longtemps », (un mot magique qu’employa Proust au début de son Œuvre), elle me parut contenir tous les secrets et les merveilles de ces demeures d’antan…Et pourtant, démolissant, à l’instar des grandes grues détruisant des immeubles dits insalubres (comme les images de la grande lanterne quotidienne nous les montre), où s’étaient accumulés les souvenirs qui ne reviendront plus, je vais la décrire, ma maison, non plus hélas avec mes yeux d’enfants, mais avec des mots démodés, où s’affrontent encore le rêve et la réalité. J’essaye de lui redonner sa magie d’autrefois. Des phrases où le souvenir de l’esprit s’espace sur une cinquantaine années. Les mots sont alors dépassés et deviennent les djinns des contes orientaux, mais ici protecteurs des temps échus.
C’est, (elle existe toujours, mais pour combien de temps encore, vue la folie constructive d’aujourd’hui) une vieille maison sans style particulier, « branlante, à l’instar du qualificatif employé par Mahfouz » datant probablement du début du vingtième siècle. Elle se situe toujours au « 40 avenue des Acacias », au début d’une impasse qui se prolonge vers d’autres masures du même style, c’est-à-dire aucun.
Mon père, cheminot, fut muté à la gare de Menton après l’armistice. Cette maison, inoccupée, appartenait dit-on à un italien qui retourna en Italie précipitamment lorsque les événements tournèrent mal pour l’Axe. Mes parents l’occupèrent, poussèrent les quelques meubles qu’elle contenait dans une pièce, (ils y restèrent après l’armistice d’ailleurs jusqu’à notre départ) et c’est là que je vécus, ce que j’appelle mes plus belles années. L’appartement avait trois pièces, la cuisine qui était aussi un « séjour », et deux chambres. Pas de salle d’eau et les toilettes à l’extérieur, sur la terrasse, dans un petit cagibi.
Cette petite terrasse était mon terrain de jeux, mon univers, là où mon imaginaire s’étalait ; sauf quand ma mère faisait la lessive, c’est-à-dire faisait bouillir sa lessiveuse en son milieu, sur un tas de bois. Lessiveuse préhistorique dont le mouvement circulatoire de l’eau chaude me fascinait. Dans l’escalier en pierre qui passait devant la terrasse, se trouvait un puits (qui existe toujours, mais maintenant clos) où les voisins y plongeaient en été leur lait et leur eau à boire pour la rafraîchir, car le frigidaire était encore financièrement hors de portée. C’était un petit garde-manger qui, exposé au nord, accomplissait cette fonction conservatrice de fraîcheur, et protégeait des mouches… Du moins essayait…
Juste au-dessous de cette terrasse vivaient deux autres familles avec des enfants de mon âge. Je me souviens de nos jeux les soirs d’été, on jouait « aux quatre coins », « au ballon prisonnier » dans la rue qui n’avait rien à voir avec le terme d’avenue, car il n’y avait pratiquement pas de circulation automobile. Sur les versants du torrent se développaient au printemps les parfums des plantes sauvages : menthe, marguerites, bouquets de genets qui énivraient, et le chant du torrent qui devenait murmure dès que la sècheresse s’installait.

« Qu’avait-il dans la tête l’ingénieux ingénieur qui recouvrit toute cette vie d’un manteau de bitume ? »

Sous la chambrette où je dormais se trouvait un petit atelier recouvert d’un toit de tôle. Les pluies abondantes de novembre tambourinaient plus ou moins fort selon leurs intensités ; elles ne troublaient pas mon sommeil, au contraire, elles me faisaient participer à la vie des saisons, et leurs chants annonçaient la maturité du cours d’eau tout proche qui parfois grondait lors des jours de tempête quand son débit devenait anormal : il recueillait alors toutes les eaux de pluie des versants de la vallée, et la cascade près du pont qui l’enjambait, (permettant la liaison avec la route de Sainte Agnès), se donnait des airs de grands canyons.
Pourquoi parler de temps difficiles, matériellement difficiles, alors que la vie s’est déroulée avec ses joies et autres difficultés ; comment se fait-il que soient ineffaçables ces images et ces souvenirs ? Des paysages se sont succédé dans notre mémoire, des événements de tous genres, dramatiques, heureux, se sont déroulés, mais le souvenir des lieux de l’enfance revient s’interposer ; Proust appelait cela des correspondances, à partir d’un goût, d’odeurs, de bruits familiers, comme si l’esprit avait besoin de ces onguents pour apaiser l’angoisse du temps qui passe : savoir que subsiste encore le passé, que malgré ce qu’on appelle la force des choses, l’évolution, se présente encore un filin qui nous sauve de la chute et nous rattache encore à ce qui nous était cher : un trait d’union comme le nom l’indique.
Ma maison du Borrigo, j’y passe à chaque visite à Menton. Elle est là, usée par les intempéries, mal entretenue, à l’abandon presque et chaque fois mon cœur se pince. Des scènes vieilles de plus de soixante ans ressuscitent, ma terrasse qui me paraissait immense quand j’étais enfant, maintenant me semble minuscule ; je m’appuie près du mur en pierre qui longe l’escalier, je regarde le puits qui existe encore, le petit jardin adjacent où mon père récoltait quelques tomates ; il me semble entendre les voix des voisins d’antan. Ce court instant fusionnel s’évapore peu à peu, je ferme les yeux, je repars… Pendant quelques instants, j’ai remonté le temps.
« L’écriture c’est la hache qui fond la mer gelée en nous », disait Kafka. C’est pour cela qu’écrire nos émotions ralentit l’oubli fatal programmé par l’avenir : le symbole de la mer gelée c’est le fatalisme, l’acceptation sans réagir des souvenirs qui nous ont construits. L’écriture est la forme la plus noble du devoir de transmettre, elle sert de relais aux générations, comme les toiles des grands Maîtres qui éternisent la beauté.

Raymond EYRAUD
(1) Le vieux quartier. Naghib Mahfouz. Edition Points 2012.


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