Société d’art et d’Histoire du Mentonnais

La visite épiscopale de Pierre-Marie Giustiniani à Roquebrune en 1742

lundi 17 avril 2006 par bergio

Transcription de Stéphane Vilarem
d’après Resgestum Primum Sanctae Visitationis (6 D 15)

A cette époque, Roquebrune et Menton font partie -depuis le XIVe siècle- de la Principauté de Monaco. Pourtant, les deux communes dépendent dans le domaine ecclésiastique, du diocèse de Vintimille, tandis que Monaco appartient à celui de Nice. Et la paix entre le Prince Honoré III et l’évêque de Vintimille, Pierre-Marie Giustiniani n’a pas toujours été parfaite. En cette année 1742, ce dernier se rend en visite à Roquebrune.
En voici le compte-rendu résumé par J-L. Caserio, grâce aux notes détaillées laissées par Stéphane Vilarem à la S.A.H.M.
L'église de Roquebrune village

Samedi 16 juin 1742.

Vers la vingt et unième heure du jour, après avoir récité l’office dans la chapelle des capucins1, Monseigneur l’évêque prit la route de Roquebrune au son des cloches.
Les gens de Roquebrune avaient envoyé mules et voitures pour transporter l’évêque, sa suite et ses bagages. Au passage, devant le couvent des frères réformés2, il fut salué par le frère gardien et honoré d’un carillon.
A Roquebrune, une salve de douze coups de la petite bombarde, salua son arrivée. Puis, il entra dans le village accompagné par le clergé et le « Magistrat »3 venus à sa rencontre, et il se rendit immédiatement à l’église, consacrée à Dieu et à Sainte-Marguerite, vierge et martyre. Après avoir récité un « de profundis » pour les âmes du purgatoire et des prières habituelles, il fut reçu au presbytère, résidence de don Michel-Ange Brea.
Le curé Joseph Antoine Vento4 avait exposé le Saint-Sacrement depuis trois jours avant cette visite.
Deux banderoles au dessus de la porte du village et de celle de l’église exprimaient la joie du peuple pour cette visite de l’évêque.

Entrée solennelle dans le village de Roquebrune

Dimanche 17 juin.
Le matin, le castellan, le podestat5 et les consuls (il y en a deux à Roquebrune), vinrent saluer l’évêque. Sur le seuil de la maison, le podestat au nom de la population, puis le curé, au nom du clergé, prononcèrent une brève harangue. Ensuite, il fut conduit à l’église sous un dais que portaient le castellan, le podestat et les deux consuls, précédé de la Croix et du clergé en chapes conduit par le curé.
(L’évêque tient à faire remarquer que malgré l’affirmation du curé, il ne s’agit pas là d’un usage ancien que de conduire l’évêque : ceci dit, parce qu’il ne faut pas que les Roquebrunois puissent recommencer ce protocole).
Arrivé à la porte principale de l’église, l’évêque embrasse la croix que présente le recteur à genoux. Ensuite, il bénit le peuple, avec aspersion, et, ayant mis de l’encens dans l’encensoir, il fut encensé trois fois par ledit recteur. Au son du Te Deum chanté par le clergé, il va s’agenouiller dans le sanctuaire à l’autel principal.
Le clergé de Roquebrune est composé du Très Révérend, Joseph Antoine Vento, recteur ; du Révérend Michel Ange Brea ; du Révérend Jean Baptiste Orengo (absent) ; du Révérend Honoré Antoine Campana ; du Révérend Jean Antoine Devizi ; du clerc Jean Antoine Seggi ; du clerc Honoré Otto (absent).

Il s’en suit la visite du tabernacle, des reliquaires, du baptistère et des Saintes huiles :
L’évêque dit ensuite une messe basse où il fit un sermon, après l’Evangile. Puis, il chanta les prières de la visite du tabernacle et bénit le peuple avec le ciboire qu’il remit dans le tabernacle. L’Eucharistie placée dans l’ostensoir, il donna la bénédiction du troisième Dimanche du mois.
Ensuite, toujours vêtu de la chape, il visita le baptistère, les Saintes huiles et les Saintes reliques qu’il encensa accompagné du chant de l’antienne et de l’oraison pour plusieurs martyres.
Après s’être informé auprès de plusieurs témoins, dont certains étaient presque nonagénaires, il vénéra la relique de St Dominique martyre. A sa sortie de l’église, en présence du Magistrat, le recteur, en un discours latin, lui exprima la joie du peuple pour cette visite épiscopale.
Après déjeuner, l’évêque retourna à l’église pour enseigner la doctrine chrétienne au peuple et le catéchisme aux enfants.
La Place de la Fontaine et l'ancien hôpital de Roquebrune(à droite)

Visite des chapelles rurales

Ayant repris son costume de voyage, l’évêque se rendit à l’oratoire de l’Immaculée Conception6 où, dans une brève exhortation il demanda aux confrères pénitents de contribuer à la construction de l’église paroissiale.
Ensuite monté sur une mule, il visita les chapelles et oratoires : Saint-Pancrace, Notre Dame de la Paix (La Pausa), Saint-Roch qui sont situés au delà de la porte de la place ; puis celle de Notre Dame de la Nativité, près de l’ancien cimetière, au delà de la porte de l’Apie ou du Ribasso, qu’on dit être l’ancienne église paroissiale. L’entretien de tous ces édifices incombe à la Magnifique Communauté de Roquebrune.

Visite du local et des pièces justificatives

Le lendemain, après la messe, dite dans l’oratoire de l’Immaculée Conception où l’autel est mieux éclairé, il consacra une patène et un calice. Ensuite, il se rendit à la paroisse où il inspecta le Maître-Autel qui est dit du Très Saint Rosaire, de la congrégation de ce nom.
Il vit aussi l’autel de Saint Antoine de Padoue, que son prédecesseur avait mis en interdit pour défaut de pierre sacrée et à cause des dégâts dus à l’humidité.7
Il vit encore l’autel de Notre Dame du Mont-Carmel qui appartient aux héritiers de Jean Marenco, autrefois curé de Monaco, qui a fondé, par testament, une messe quotidienne sur cet autel.
L’autel de la Crucifixion, dont Georges Honoré Otto a le patronat,8 où le prêtre Honoré Otto a fondé par testament deux messes hebdomadaires.
L’autel de Notre Dame des Neiges a été mis en interdit par notre prédécesseur pour défaut de pierre sacrée.
L’évêque inspecte les reliques, puis l’oratoire de l’Immaculée Conception, qui est le siège de la confrérie dite des « blancs ». Il visite également le presbytère.

Le 19 juin, troisième jour de la férie

Le matin, l’évêque inspecte les linges sacrés de l’oratoire susdit et de l’hôpital. Puis, ayant dit la messe à l’oratoire, il retourne à son logis pour y inspecter les livres de comptes de l’église paroissiale et des chapelles, de l’hôpital, et ceux des pénitents. Le prieur des pénitents et la sage-femme, tous deux absents, devront rendre visite à l’évêque à Menton.
Il expédia ensuite, quelques affaires et obtint le paiement des sommes dues par Jean Seggi, 50 francs pour solde de tous comptes...
Mais, l’évêque ne peut recevoir personnellement le castellan et les consuls car cela ne peut se faire, vu son rang..

L’après-midi du 19 juin se déroule un examen public mené par l’évêque auprès du curé de Roquebrune J.A. Vento, âgé de 30 ans et recteur de l’église paroissiale depuis 1735.
Le curé énumère la liste des propriétés paroissiales grevées (ou non) de messes, dues par le curé de Roquebrune. On y apprend que les dîmes se paient à 30 pour 1, sur les grains, le vin, les figues en vrac, sur le lin et tous les légumes, mais depuis plusieurs années le peuple ne paie plus. Sur les agneaux et les chevreaux, elle est de 1 sur 40. Le curé déclare que « depuis plusieurs années, s’est introduit l’abus de ne plus payer les dîmes des légumes, alors qu’un reçu fait en 1716, par les syndics Antoine Gonzalès et Louis Seggi pour feu mon prédécesseur le recteur Gastaldi, montre qu’ils devaient les payer sauf sur les haricots ».
A l’issue de l’examen public, l’évêque prend quelques décrets. Les veilles de fêtes de précepte, le curé se tiendra dans le confessional avec le surplis et l’étole violette et un des Prieurs de l’Eglise sachant écrire, tiendra un livre des recettes et des dépenses. Le clergé, dans le chœur ou en procession portera soutane surplis et barrette. On enseignera le chant grégorien aux enfants de chœur... Le curé constituera des archives paroissiales à tenir sous clé au pesbytère et tiendra un livre de l’état des âmes...
On apprend encore l’existence à Roquebrune d’un hôpital pour les malades, vraisemblablement de deux chambres. L’évêque décrète quelques travaux : peindre une croix dans chaque chambre et arracher l’herbe entre les pierres. Les passer à la chaux et les blanchir. Poser une porte à la seconde chambre. Tenir prêts deux lits. Refaire la porte principale et les marches extérieures.
Enfin, il est dit que le curé devra expliquer les décrets rédigés en latin « vulgari cuiuslibet loci lingua ». On notera que l’absence de l’adjectif « italica » dans la formule pourrait laisser supposer l’usage par le curé de l’idiome local.

Après avoir récité la prière des voyageurs dans l’église paroissiale, l’évêque Pier-Maria Giustiniani monta une mule et quitta le village à la vingt troisième heure, salué par le carillon des cloches. Il visita l’oratoire de Sainte Marie de la Visitation, dit de Buonoviaggio. Sur le chemin du retour, vers Menton, il vit l’église profanée de Saint Martin de Capomartino, qui a appartenu à la célèbre abbaye de Lérins, de l’ordre de Saint Benoît. L’ évêque ordonna de la détruire si l’on ne peut en restaurer l’autel.
Enfin, au son des cloches de Carnolès, puis de l’église paroissiale de Menton, il entra en ville après la 23ème heure, ayant adoré le Saint Sacrement en l’église des capucins.9
Jean-Louis Caserio

1- Actuelle église des Pénitents noirs de Menton.
2- Il en reste une chapelle au parc de la Madone à Carnolès.
3- Magistrat, désigne l’ensemble des autorités laïques du village.
4- Don Joseph Antoine Vento, recteur de l’église paroissiale de Roquebrune a été nommé par Clément XII le 1er septembre 1735.
5- Sorte de juge de paix.
6- C’est la chapelle qui sert de vestiaire le 5 août.
7- Autel encore dédié au même saint, la peinture située derrière l’actuelle statue peut être datée de la première partie du XVIIe siècle.
8- Le droit du patronat consiste pour la famille Otto, de la branche de Georges Honoré, de désigner le prêtre qui dira les messes fondées et en percevra le prix.
9- Voir note 1.
Transcription de Stéphane Vilarem
d’après Resgestum Primum Sanctae Visitationis (6 D 15)


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