Société d’art et d’Histoire du Mentonnais
pandémie, confinement...

4 - une « lettre à mes amis mentonnais »

par Raymond. Eyraud
jeudi 23 avril 2020 par EYRAUD Raymond

LETTRE À MES AMIS MENTONNAIS
Dans ces moments où l’esprit vacille, où les nuits sont angoissantes, peuplées de rêves, de cauchemars auxquels nous n’étions pas préparés, le doute s’est emparé de nous. C’est terrible le doute, il paralyse l’action, il s’ajoute à cette séquestration, à laquelle nous nous plions par la force des choses, car les applications qu’on nous en donnent varient de jour en jour. Alors l’horizon, synonyme de projets, de printemps revivifiant, apparaît définitivement noir au fur et à mesure que les jours passent et que cette situation stagne.
J’aurai aimé ne pas les écrire ces mots et ne pas commenter ces images qui nous déséquilibrent : « pandémie, confinement, gens en souffrance, en perdition, s’étouffant par la faute d’un virus dont nous n’arrivons pas à comprendre l’existence et sa raison de nous haïr, nos anciens, reclus, qui souffrent de l’absence de leurs proches ; Cette atmosphère délétère se répandant comme un brouillard, qui s’infiltre partout, nous obligeant à fermer nos portes. »
Notre petite ville se jetant dans la mer, l’embrassant tous les jours même lorsqu’elle était en colère, nous voilà obligés de fuir son rivage, son port, ses rues et par là même s’éviter ou bien se parler, se regarder de loin comme des pestiférés, de peur de se donner la mort. Comment fuir cette paralysie artificielle, volontaire, comment subir, je n’ose dire vivre, ces semaines qui peuvent pour nos anciens être une éternité. Je ne parle pas de peur, ils ont connu ces instants de dérive, d’abandon de ce qui faisait leur raison d’être, lors de la dernière guerre, placés en première ligne face à un envahisseur, le peuple frère dont nous respirions le même air iodé ?
Comment résister à l’ennui, au doute, au désespoir lorsqu’on nous demande de nous isoler, de s’écarter des autres, de nous incarcérer, avec le slogan répété comme un tocsin « Restez chez vous » ?
Tout humain face à l’imprévisible, critique, condamne, se laisser aller à un spleen destructeur qui ne fait que s’aggraver au cours de jours. La raison est vite dépassée !
Confinement, tristesse…Et « l’ennui » qui s’installe. L’ennui, le virus des horizons brouillés.
Un écrivain italien, un voisin, Francesco Biamonti ; il naquit, vécu et mourut à Biago Della Cima, en Ligurie, non loin de Vintimille, écrivit au sujet de l’ennui qui parfois l’assaillait comme tout-un-chacun, dans son recueil « Attente sur la mer »
« Combien étaient-ils, dormeurs éveillés, perdus dans des monologues, silencieux, séparés des autres hommes pensifs et sages, avec des joies marines imprévues. Maniaques, dialoguant avec leur ombre. »
Ces « dormeurs éveillés » c’est nous aujourd’hui. Quand rien ni personne ne répond à notre propre questionnement, la volonté s’effrite. Être trop informé c’est comme ne pas l’être. Le grand danger c’est l’ennui provoqué par les images d’un avenir maléfique. L’esprit bat la campagne, il n’arrive pas à se fixer sur un sujet et notre imagination penche alors vers une vision d’un demain redoutable.
En attendant que le beau temps réapparaisse et s’établisse, j’essaye le matin (la pensée est plus claire, même si le sommeil a été difficile), de me souvenir que les anciens aussi ont connu des mois difficiles, et ils s’en sont sortis. Je pense à notre petite ville, à sa personnalité, ses odeurs d’orangers, son marché couvert animé, la vue le matin sur le boulevard de Garavan sur l’immensité de la mer offerte quand le soleil se lève, paysage incroyable, paysage immuable, précurseur d’avenir ; je pense aux petites ruelles de la vieille ville qui racontent le passé, nous protègent et savent faire revivre notre jeunesse. J’ai ressorti les boites de photos d’antan, où les souvenirs de mariage, de naissances, des amitiés de l’adolescence se sont endormis mais sont prêts à se réveiller, à réveiller notre sensibilité perdue dans l’habitude et le temps, qui passa si vite, et aujourd’hui se traîne.
Je pense à Albert Camus, en proie au doute, à la colère, au chagrin, lorsque son pays de cœur plongeait dans l’absurdité, englué dans le lacis de l’avenir et de l’ennui. Il préconisait face à ces types d’événements extrêmes de « jeter son propre cœur parmi les choses et s’en éloigner pour mieux les contempler et les objectiver. »
Ne-serait-ce-pas une forme d’action, avec la lecture, qui permet de repousser le « confinement », condamné naturellement à s’effacer, parce que c’est l’antithèse de l’esprit humain, voué aux rapprochements, à l’échange, aux marques physiques de sympathie, à l’amour de ses semblables…
Bientôt, cette épreuve qui nous touche tous, en la surmontant, nous permettra peut-être de se poser quelques questions et de comprendre, combien l’autre, parent, ami, sont indispensables : « Les hommes ne sont pas fait pour vivre isolés : il n’y a pas de doute ! »
« A quelque chose malheur est bon » dit un proverbe populaire, j’espère que ce sera vrai. Non pas reçu comme une leçon, mais accepté comme une pensée d’avenir. »
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Raymond.Eyraud }


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