Société d’art et d’Histoire du Mentonnais
LE COIN DU MENTOUNASC DANS NICE-MATIN

Sur les traces du sculpteur Emile GUILLAUME à Menton

par Roland BIGUENET
samedi 7 novembre 2020

Sur les traces du sculpteur Emile GUILLAUME à Menton
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Tous les Mentonnais connaissent le monument d’hommage à Emile BIOVES, l’ancien maire de la ville, qui se trouve dans les jardins du même nom. Par contre, beaucoup ignorent que son auteur est le sculpteur parisien, Emile GUILLAUME, considéré alors comme l’un des plus talentueux artistes de son époque.
Le monument BIOVES n’est cependant pas la seule trace qu’ait laissée GUILLAUME à Menton.
A une date inconnue, mais que nous pouvons situer probablement au début de la guerre 14/18, Emile et sa femme ont fait l’acquisition d’une maison de villégiature à Menton, la villa « La Chesey », située rue Morillot. Cherchant à fuir l’ambiance sinistre qui règne à Paris, le couple y effectue de fréquents séjours. Et, c’est au cours de l’un d’entre eux, qu’Emile va faire la connaissance d’un personnage haut en couleur, Sir William Percy COCHRANE.
Le richissime citoyen britannique est connu des Mentonnais pour être celui qui, au cours de la Première Guerre mondiale, a fondé et financé, de ses propres deniers, l’hôpital militaire n° 222, qu’il a installé à l’Hôtel Impérial. Il est secondé dans sa tâche par son épouse, Helen née SHAW, une artiste-peintre qui partage totalement l’élan philanthropique de son mari.
Le dévouement dont feront preuve Percy et Helen en faveur des blessés leur vaudra la reconnaissance de la France et plus particulièrement celle des habitants de Menton. Décoré de la Légion d’honneur en 1921, Percy sera fait « Citoyen d’honneur de Menton » et la municipalité donnera son nom à une rue de la ville. Quant à Helen, elle reçoit la médaille de la Reconnaissance française en récompense de ses services.
Parallèlement à ces activités humanitaires, les COCHRANE se font construire une luxueuse villa sur la rive gauche du Borrigo. Percy fera de cette résidence une sorte de musée personnel dans lequel il collectionne des objets militaires les plus divers. Et pour décorer le somptueux porche d’entrée de la maison, il fait appel à Emile GUILLAUME.
A la demande de son ami, celui-ci va réaliser une œuvre qui impressionne par ses caractéristiques. Haute d’1,80 mètre, large d’1,35 mètre, elle est en bronze et pèse près de 400 kilogrammes !
Le bas-relief est très clairement d’inspiration pacifiste.
L’artiste nous rappelle la dimension tragique de la guerre et le goût amer de la victoire. L’œuvre représente un groupe de soldats. Ces hommes, en uniforme, casque sur la tête, reviennent de l’enfer. Ni gloriole ni gestes de victoire dans cette scène. Le sculpteur a particulièrement insisté sur l’expression des visages. Ces soldats sont tristes et fatigués, les traits creusés, le regard éteint. Ils sont vainqueurs, mais à quel prix ! Sur le devant, l’un d’entre eux embrasse sa femme qu’il retrouve après une très longue absence.
A côté d’eux, au premier plan, l’artiste a sculpté un couple de vieillards. La femme semble aider son mari couché à se mettre en position assise. Barbu, émacié, l’homme semble malade ou en fin de vie. Il tend ses deux mains vers les soldats. Selon un commentaire écrit par GUILLAUME, ce vieil homme serait un ancien de la guerre de 1870. A-t-il reconnu son fils parmi les spectres qui reviennent du front ?
Au-dessus des soldats, une Victoire ailée, belle, les seins nus et les cheveux longs, leur tend une couronne de lauriers de sa main gauche. De son bras droit, la jeune femme nous montre un soleil qui se lève à l’horizon, symbole d’espoir et de renouveau. Enfin, sur le socle du bas-relief figure en gros caractères le mot « Victoire ». Précisons que pour le visage de sa Victoire, le sculpteur a pris pour modèle la nièce d’Helen COCHRANE, la jeune et jolie Marion « May » SHAW, également infirmière à l’hôpital militaire. En 1917, GUILLAUME a d’ailleurs réalisé le buste de la jeune fille. Baptisé, la Victoire, c’est donc ce bas-relief qui donnera son nom à la résidence des COCHRANE.
En 1922, sans enfant et désormais séparé de sa femme Helen, COCHRANE décide de faire don « post mortem » de sa villa à la ville de Menton, à condition qu’elle soit utilisée comme un lieu culturel. La municipalité prendra possession du bien en 1934, au décès du britannique. La villa deviendra une École de musique en 1950 puis un Conservatoire à partir de 1969. Selon certains témoignages, l’œuvre de GUILLAUME était toujours en place au début des années 1960. Toutefois, à une date inconnue, elle a été enlevée pour laisser la place à une statue. Enlevée par qui, pourquoi ? Nous l’ignorons.
Bien des années plus tard, en 2010, quelques employés municipaux s’affairent à débroussailler les abords du vieux moulin qui se trouve chemin des Bellevessasses. Soudain, l’un d’entre eux fait une découverte surprenante. Cachée de la vue des passants par la végétation, une grande plaque métallique est appuyée sur l’un des murs extérieurs du moulin. Après examen, il s’avère que cette plaque met en scène des soldats de la guerre 14-18. Elle est alors transportée au musée du Palais de Carnolès pour y être étudiée de plus près.
Parmi le personnel du musée, nul ne connaît l’origine et l’histoire de cette œuvre. Même chose pour le sculpteur, Émile GUILLAUME, qui est, à cette époque, tombé dans un total oubli. Personne ne fait le lien entre cette découverte et le bas-relief de la villa des COCHRANE. Que doit-on faire de lui ? Faute d’informations ou faute de place peut-être, l’œuvre d’art est alors déposée à l’extérieur du bâtiment.
Fort heureusement, à Menton, comme dans la plupart des villes et villages de notre pays, il existe des personnes particulièrement sensibles à la sauvegarde de notre patrimoine. Dans notre histoire, il s’agit d’un employé du service des parcs et jardins de la ville, également membre du Souvenir français. Intrigué et très intéressé par le bas-relief, il en voit immédiatement l’intérêt. Il pense qu’une fois restaurée, l’œuvre en bronze pourrait être installée dans un des Carrés militaires qui se trouvent dans le cimetière du Trabuquet. Il contacte alors les services municipaux concernés. Et, au final, l’œuvre d’Émile GUILLAUME est fixée sur le mur du « Carré de Verdun ». La Victoire a enfin trouvé la place qui lui revenait. Elle veille, à présent et pour toujours, sur les tombes de ces jeunes soldats, morts dans l’enfer de Verdun.
Pour terminer ce récit, nous reviendrons, quelques instants, en 1925. Afin de marquer son attachement à la ville de Menton, Émile offrira à son musée une épreuve en plâtre de la Délivrance ainsi que la maquette en plâtre du monument aux morts de Blida (Algérie). Ces deux pièces semblent avoir malheureusement disparu. Nous pensons également, grâce à une note manuscrite d’Émile GUILLAUME, qu’il est l’auteur d’un buste d’Helen COCHRANE, non localisé à ce jour.
Roland BIGUENET

  • Si vous avez des informations sur la présence d’Emile GUILLAUME à Menton ou sur l’histoire du bas-relief de la Victoire, nous vous remercions de bien vouloir contacter l’auteur de ce texte ou la SAHM. .
  • Roland BIGUENET vient de publier une biographie du sculpteur intitulée : « Emile GUILLAUME, le sculpteur de la Troisième République » - Pour tout renseignement, contacter l’auteur : roland.biguenet dbmail.com ou par l’intermédiaire de la SAHM.

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